oser pour s'en sortir

Témoignage sur les troubles du comportement alimentaire.  

Lola raconte son histoire

“A tous ceux qui ont des TCA. A ceux qui ne le savent pas encore. Qui pensent qu’ils contrôlent leur corps. Ou que “ça passera”. A tous ceux qui sont en plein dedans. Et se débattent avec acharnement. A ceux qui croyaient que c’était derrière. Et qui ont l’impression de replonger tête la première. A ceux qui savent combien dure est la dépendance. Quand vitale est la substance. NE BAISSEZ PAS LES BRAS. Je ne sais pas la forme ni le temps que ça prendra. Mais on s’en sort toujours.”

“J’ai été anorexique restrictive pendant plus ou moins 9 ans, puis hyperphagique. J’ai pesé de 29 à plus de 60 kilos, toujours pour 1m66. J’ai porté du 10 ans au 40. J’ai été hospitalisée en pédiatrie, gastro-entérologie, psychiatrie et service spécialisé. Plus de 2 ans de ma vie, tout cumulé. J’ai été isolée, perfusée, sondée…

…et puis j’ai voyagé.

Ah oui, au fait, moi c’est Lola. Je crois que c’est sur les routes que je m’en suis véritablement souvenue. C’est là que je le suis Devenue en dehors de la maladie.

Avant, j’avais une vie quand même. J’ai passé mon bac, eu mon premier petit copain, puis changer d’orientation, passer mon CAP boulanger, eu mon permis, j’ai même écrit un livre sur ma maladie… J’allais mieux par périodes. J’avais toujours des projets, mais toujours aussi je rechutais. Jusqu’à ne plus savoir qui j’étais en dehors de ça.

“Ana”, était devenue moi.

La côtoyer était aussi naturel que respirer. J’avais vraiment envie de m’en débarrasser. Mais alors que ferais-je, pire, que serais-je sans elle ? Alors je l’ai gardée encore un temps. Oui, ma perte d’identité était pire que cette maladie. Je l’avais, si l’on peut dire, apprivoisé. Parce que, si terrible que ce soit, l’anorexie ne m’a pas procuré cette honte terrible que j’ai rencontré plus tard dans l’hyperphagie. On n’a plus rien sous contrôle, mais on peut toujours s’en donner l’illusion. On se retient. On ne mange pas. On dort peu. On fait mille choses… C’est du vernis sur des ruines. Et ça brille quand même – pour peu qu’on ne gratte pas trop.

Je dis pas que ça s’est fait d’un coup, genre tu pars et tout s’arrange. Non, loin de là. Où que t’ailles, tu t’emmènes avec toi. Et tes problèmes suivent. Ce qui aide dans le voyage c’est de s’éloigner de ceux qui t’ont vu malade. Leur regard ne te colle plus à la peau. Tu peux te réinventer – au moins essayer.

Pour ma part, y’a eu deux moments décisifs. L’ascension de l’Adams Peak, au Sri Lanka. 5000 marches. Je les ai toutes gravies parce que j’avais décidé que j’irai au bout, et à ce moment là crois moi, j’avais un mental GRAND COMME ÇA. Mais le lendemain… Je ne pouvais quasiment plus me lever de mon lit. Impossible de monter dans le bus avec mon sac sur les épaules. J’avais 23 ans. Je pesais 29 kilos. Je ressemblais à une vieille en fin de vie.

A ce moment là, j’ai compris que si je continuais j’allais mourir.

Je veux dire, pour la première fois, tout au fond de mes tripes : je l’ai vraiment ressenti. Et ça a fait mal. Parce que je voulais pas. J’ai jamais voulu ça. Il était temps que je change. Vraiment. De là ont commencé les crises un peu plus “régulières ” d’hyperphagie. Instinct de survie je crois.

 Pourtant, il a fallu du temps, encore, pour que je change réellement. Au début de ma reprise de poids j’étais bien avec moi mais je pouvais pas assumer devant les autres. Comme si j’avais honte alors qu’ils auraient été fiers. Malaisie, Nouvelle Zélande, Australie, j’étais toujours “entre deux os”, sans mauvais jeu de mot.

Et puis, deuxième moment décisif. Road trip en Australie. 7 semaines, plus de 25 000km, toute seule. Oui, toute seule.

Comme une grande. Une gitane, libre comme l’air et heureuse comme jamais. Je faisais ce que je voulais, quand je voulais. Je me retrouvais. Sans me soucier de mon apparence puisque personne ne me voyait. C’est con mais qu’est ce que c’était important. C’est là que j’ai vraiment commencé à reprendre du poids. Parfois intelligemment, parfois n’importe comment. Puisque j’avais perdu le contrôle, autant me détruire dans l’autre sens. Mais mon corps reprenait ses droits. Dans le fond c’était pas si mal. Jusqu’à un certain point où ma tête ne pouvait plus accepter… Du moins c’est ce que je croyais. Car aujourd’hui j’ai deux ans et trente kilos de plus.

Petit à petit, mon esprit a tout accepté
Ou presque.

Je ne vais pas dire que je m’aime. Je ne sais même pas si je suis guérie. Mais je suis sur le bon chemin. Et je vais bien mieux que tout ce que j’ai connu. Je ne m’empêche plus de vivre – pas même d’aller à la plage. Je ne m’aime pas toujours, mais je m’accepte (presque toujours, haha). Parce que je sais que c’est avec ce corps là que j’ai randonné, plongé, gravi des sommets, travaillé pour pouvoir voyager. C’est avec lui que j’ai aimé et été aimée. 

Ce n’est peut être pas celui des magazines, ni des salles de sport. Mais il est fort et fidèle. Malgré tout ce que je lui ai infligé, il ne m’a jamais laissée tomber et s’est toujours adapté. Contrairement à beaucoup d’amis je n’ai aucune séquelle à ce jour malgré des années de privation et de sous poids.

Plusieurs fois quand ca n’allait pas j’ai eu envie de fuir.

Encore et encore. Souvent je l’ai fait. Et parfois ca m’a fait du bien. Mais j’ai finalement compris que tu peux prendre tes jambes à ton coup autant de fois que tu veux : tes problèmes seront toujours là.  Autant oser les affronter.

Je parle trop et j’aurais pourtant encore un millier de choses à dire. Parce que quand j’ai compris, quand j’ai senti qu’une autre voie était possible, je me suis dit que je ferais tout pour aider ceux qui vivent cet enfer. Pour qu’eux aussi voient la lumière.”

 

 

J’aurais aimé qu’on me dise avant  : 

  • C‘est pas grave d’avoir des formes et de l’appétit : la vie ça demande de l’énergie et c’est meilleur quand on suit ses envies.
  • C’est pas grave de pas ressembler aux filles des magazines : la plupart sont retouchées, et certaines s’affament pour être si fine.
  • C’est pas grave d’avoir des boutons et des poils : c’est naturel, pas sale.
  • C’est pas grave d’échouer : y’a que ceux qui n’essaient pas qui ne ratent jamais, et c’est ceux là qui auront des regrets.
  • C’est pas grave de ne pas être “normale” : la norme n’est qu’une construction sociale.
  • Je n’ai pas à être parfaite : personne ne l’est.
  • Etre soi, c’était assez : c’est cela, au fond, qui est parfait. Être ce qu’on est. Ni plus, ni moins, mais pour de vrai.